Référendum au Chili : la rupture avec la dictature ouvre la voie à une révolution politique & sociale

Le peuple chilien a approuvé à 78% la rédaction d’une nouvelle constitution lors du référendum qui eut lieu ce dimanche 25 octobre 2020. Le référendum avait également pour objectif de déterminer la forme de l’Assemblée chargée de la rédaction de la Constitution. L’Assemblée Constituante a été retenue à 79%. Plus de 50% des électeurs chiliens se sont déplacés, soit la plus forte participation depuis 2012. Dès l’annonce des résultats, des centaines de milliers de manifestants se sont rassemblés dans les rues de la capitale Santiago du Chili et des grandes villes du pays. Le référendum marque une nouvelle ère et enclenche la rupture avec l’ancienne constitution, adoptée sous la Dictature du Général Augusto Pinochet.

L’Assemblée constituante sera formée de citoyens élus ne provenant pas déjà de la classe politique. Elle doit être représentative de la société, donc paritaire et incluant les peuples natifs. La constitution chilienne sera donc la première au monde à être rédigée de la sorte L’assemblée mixte aurait été composée de moitié par des citoyens représentatifs de la société et de l’autre moitié par des parlementaires. La parité et la représentativité de la population n’était donc pas garantie dans la commission mixte. La Commission aura un an pour rédiger une nouvelle constitution qui sera soumise à un nouveau référendum. 

Manifestation sur la Place Baquedano – 25/10/2019. Photographie : Telesur

Les opposants au changement de la Constitution sont composés de la droite conservatrice et l’extrême droite s’inscrivant dans la lignée du dictateur Augusto Pinochet, dirigeant le pays de 1973 à 1990. Le camp conservateur a orienté sa campagne sur la décrédibilisation des mobilisations citoyennes et la menace d’une dérive communiste. Ils mettent en avant les destructions engendrées depuis octobre 2019 lors de ces manifestations, presque journalières, qui ont rythmé la vie des chiliens. Bien que faisant campagne pour le “Non”, Sebastian Pinera, Président du pays et chef de file de la droite conservatrice incite ses électeurs à voter pour l’assemblée mixte, plus favorable à son camp.

Les partisans d’une nouvelle constitution sont formés de la majorité des partis d’oppositions de gauche, comme le Parti Socialiste Chilien, et surtout, par les manifestants mobilisés depuis l’année dernière, malgré l’intense répression menée par l’État. 

Initialement prévu en avril, le référendum a dû être repoussé à octobre en raison de la situation sanitaire liée au Covid-19. À ce jour, environ 14.000 chiliens sont morts en raison du coronavirus. Les répercussions ont été très fortes sur l’économie, alors même que le Chili avait mis en place un confinement particulièrement court par rapport aux autres pays de la région. Des difficultés d’approvisionnement ont mené à des émeutes de la faim durant la crise du Covid. La volonté de changer de constitution prend sa source dans la Dictature d’Augusto Pinochet.

La dictature de Pinochet, un profond traumatisme

Le coup d’Etat de 1973 fut un événement majeur dans l’histoire politique moderne du Chili. Il représente la fin du rêve Allende et le début d’une des périodes les plus sombres de l’histoire latino-américaine. 

Le 11 septembre 1973, après trois ans au pouvoir, le président socialiste et démocratiquement élu Salvador Allende, fut trahi par les forces armées. Le Palais de la Moneda fut bombardé et des tanks furent envoyés pour contrôler les rues. À la fin de la journée, malgré le baroud d’honneur du Président Allende et de ses derniers hommes de confiance, le Palais de la Moneda est pris. Le Président, encerclé par les putchistes, décide de se suicider. Malgré sa résistance, la démocratie Chilienne venait de s’éteindre. 

Ici au premier plan, Augusto Pinochet (1915-2006), dirigea la dictature chilienne de 1973 à 1990.

Le Général Augusto Pinochet, commandant en chef des forces armées, se démarque des conspirationnistes. Homme de confiance du président, il aurait appuyé le Coup d’Etat² à l’aide de la CIA en fournissant des armes et en facilitant le déploiement de l’armée dans la capitale, afin de prendre le Palais présidentiel. Après avoir éliminé le président Allende, Le Général forma une junte militaire composée des chefs des trois branches militaires (air, mer, terre) afin de gouverner le pays.

La première tâche du gouvernement a été d’éliminer toute opposition au régime. Des camps de concentration ont été créés. Le plus connu reste le Stade de Santiago du Chili, installé peu après le coup d’Etat. Durant les premiers jours, 7000 opposants politiques ainsi que leurs familles furent enfermés. Aux moins 300 personnes sont mortes de froid ou de faim. À cela s’ajoutent la privation des biens personnels, les perquisitions dans les maisons, la terreur d’être enlevé par la police et les exactions faites par la DINA, notamment sur les femmes. Le gouvernement chilien reconnait que la dictature a fait 3.227 morts, environ 36 000 chiliens furent victimes d’actes barbares, de torture, de viol et entre cinq cent milles et un million de chiliens ont été contraints à l’exile jusqu’à la restauration de la démocratie.

En 1980, le gouvernement de Pinochet a approuvé une nouvelle constitution rédigée par la junte militaire, constitution toujours en vigueur. Celle-ci impose la mise en place d’un État néo-libéral où les droits sociaux sont minimes. Suite à une tentative d’insurrection stoppée par le soutien actif des États-Unis, le gouvernement Pinochet adopta des mesures politiques néolibérales proposées par les “Chicago Boys”, des économistes chiliens ultra-libéraux inspirés par l’école de Chicago de Milton Friedman et Arnold Harberger. Ce dernier inspira également la politique économique de Ronald Reagan, Président des Etats-Unis, ainsi que Margaret Thatcher, Première Ministre du Royaume-Uni et alliée de taille de Pinochet.

Libéralisme à outrance et absence de liberté

Le gouvernement dictatorial mit en place un ensemble de réformes dont l’objectif fut de libéraliser l’économie et de réduire l’interventionnisme étatique. Ainsi, les dépenses publiques subirent une réduction drastique. La quasi-totalité des entreprises publiques furent privatisées, à l’instar des banques, de l’industrie minière, des télécommunications, de la distribution d’eau ainsi qu’une large partie des secteurs de l’éducation, de la santé et du système de retraite. Les résultats économiques furent d’abord catastrophiques : une hyper-inflation frôlant les 300%, un taux de chômage qui culmina à 31% suite à la crise économique de 1982. La précarité était omniprésente dans toute la population hormis au sein de la classe dirigeante.

Néanmoins, la dérégulation du marché du travail a favorisé l’attractivité du pays et le PIB augmenta considérablement. Les bons résultats macroéconomiques  ont également eu une conséquence positive sur les citoyens chiliens, qui ont vu leurs revenus doubler et leurs conditions de vie s’améliorer, malgré des inégalités flagrantes. Les années 1980 correspondent à l’âge d’or de l’économie Chilienne. Pourtant ces réformes économiques n’ont été possibles que par l’absence de l’opposition et de libertés syndicales telles que l’interdiction de manifester et de faire grève, et surtout par l’intense répression menée par le régime chilien.La Constitution avait prévu la tenue d’un référendum en 1988 pour prolonger le mandat du général Pinochet et de sa junte. Le gouvernement était certain de gagner le référendum. Mais le rejet des exactions, et par dessus tout, le souhait des chiliens d’un État libre et démocratique l’ont emporté. Ainsi, le Général Pinochet démissionna en 1990. Suite à cela, des gouvernements démocratiques arrivèrent au pouvoir. Mais la Constitution fut maintenue, car elle fut rédigée pour empêcher le retour complet à la démocratie, en sacralisant les intérêts de l’élite économique et militaire au pouvoir. Les grandes lignes de la constitution restèrent donc inchangées. Les chiliens sont exténués face à un modèle hérité de la dictature, qui ne reconnaît pas entièrement les crimes contre l’Humanité commis sous le régime et semble déconnecté des citoyens les plus précaires.

Des manifestations massives et une répression violente

L’année 2019 a été marquée par des mobilisations sur l’ensemble des continents. Le Liban, Hong-Kong ou encore l’Algérie ont été confrontés à des mouvements protestataires d’une ampleur historique. L’Amérique latine fut touchée de plein fouet par cette vague de contestation. En Equateur, au Venezuela, en Bolivie, la population s’est mobilisée contre leur gouvernement pour des raisons souvent similaires : la corruption et les difficultés à subvenir aux besoins fondamentaux. Le Chili, décrit comme “une oasis dans une Amérique latine convulsionnée” par son Président Sebastian Pinera, fort de ses 3.9% de croissance économique en 2018, est devenu contre toute attente le pays où la contestation s’est révélée la plus intense de tout le continent.

Le 6 octobre 2019, le gouvernement annonce une hausse de 30 pesos du prix du ticket de transport dans la capitale, Santiago du Chili. En réponse, une initiative spontanée lancée dès le 7 octobre par des lycéens fit passer le mot d’ordre : frauder. Des centaines de lycéens se sont mis à passer au dessus des tourniquets, ce qui se solda par l’arrestation violente de dizaines d’entre eux. La violence de cet événement, largement relayé sur les réseaux sociaux, ne fit qu’augmenter la fronde. Les étudiants et différentes parties de la société se joignirent au mouvement. Celui-ci se caractérise par l’absence de figures dirigeantes, et ne se revendique d’aucun parti politique, malgré le fait qu’il soit soutenu par la majorité des partis d’opposition. En quelques jours, la capitale fut immobilisée par l’arrêt des transports publics et l’apparition de barricades dans les rues. Le nombre de manifestants s’est démultiplié. Rapidement, des scènes de violence ont conduit à la destruction de nombreux bus métropolitains, des stations de métro et à une intense répression menée par le gouvernement. 

Image de la répression policière à Santiago du Chili – 21/10/2019. Ivan Alvarado

Le 19 octobre, le Président ordonna le déploiement de l’armée dans les rues ainsi que la mise en place d’un couvre-feu. Il s’étend de Santiago à la plupart des capitales régionales en réponse à l’élargissement de la mobilisation à l’ensemble du pays. La réponse des autorités a été particulièrement violente. Amnesty International a dénoncé de nombreuses atteintes aux droits de l’Homme de la part des forces de l’ordre et de l’armée. Les différents chiffres font état de 29 à 34 morts. Du 19 octobre au 22 novembre, Human Rights Watch a recensé 11 000 blessés dont 3400 hospitalisés, 345 lésions oculaires, 15 000 arrestations ainsi que 442 accusations de traitements inhumains, tortures ou abus sexuels. De nombreuses arrestations arbitraires ont eu lieu ; l’usage disproportionné d’armes létales et non létales a été constaté, tout comme l’usage de produits chimiques dans les camions munis de canons à eau. Le Président Sebastian Pinera justifia l’usage de la force par le fait que le Chili était “en guerre contre un ennemi puissant qui ne respecte rien ni personne et qui est disposé à user de la violence sans aucune limite”.

Malgré la violence étatique et le retrait de l’augmentation du prix du ticket de métro, les manifestations n’ont pas faibli. Le 25 octobre a eu lieu la plus grande manifestation de l’histoire du pays avec plus d’un million de manifestants rien que dans la capitale. En effet, à la contestation initiale, se sont jointes de nombreuses luttes, telle que la lutte féministe et celle des Mapuches, peuple natif du sud du pays, victimes de discriminations et qui n’est pas reconnu par l’Etat. Les manifestants dénoncent désormais les bavures policières, la corruption et le coût très élevé de la vie, comparable à celui de l’Espagne alors que le salaire minimum n’est que de 320 euros par mois. La contestation s’est élargie à la critique générale des vices du système chilien. 

Changer la constitution pour changer un système inégalitaire

Ainsi, le référendum est une occasion que les manifestants ont saisi afin de faire valoir leur volonté de changement. La principale revendication des manifestants est de revenir sur la privatisation des services publics fondamentaux afin d’assurer des services de santé et une éducation publique de qualité accessible à tous et garantis par l’Etat. C’est donc l’abandon du système ultra-libéral instauré par le Dictateur A.Pinochet qui est demandé. Ce qui ne peut se faire sans une nouvelle constitution.

Tourner la page de la constitution héritée de la dictature ouvrirait la voie à des réformes économiques, permettant notamment une meilleure répartition des fruits de la croissance, pourtant forte. Néanmoins, 26% des richesses nationales sont accaparées par les 1% les plus riches, ce qui fait du Chili le treizième pays le plus inégalitaire au monde. Une augmentation conséquente des salaires ainsi que des pensions de retraites dignes sont au coeur des préoccupations des manifestants.  Aux droits économiques s’ajoutent la garantie et la création de nouveaux droits sociaux, comme la reconnaissance du peuple Mapuche comme nationalité à part entière au sein du Chili.

Les manifestations qui ont lieu depuis octobre 2019 sont une expression du mal-être de la société chilienne mais aussi de l’espoir que celles-ci ont insufflé. Elles ont abouti à la rédaction d’une nouvelle constitution, qui exprime la volonté du peuple chilien et non celle d’une minorité; une opportunité encore jamais vue depuis la chute de Salvador Allende. Cela permettrait d’en finir avec un système inégalitaire hérité de la dictature, encore synonyme de traumatisme pour les chiliens.

Par Damien Picot & Nicolas Segovia Mejia

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