Une élection hors norme : fonctionnement et enjeux de l’élection présidentielle américaine

Les plus curieux regarderont la soirée électorale dans la nuit du mardi au mercredi 4 novembre afin de suivre les résultats en direct. A l’heure des résultats tant attendus, il y a tout lieu de s’attendre à voir des sourcils qui se froncent, des regards d’incompréhension voire d’agacement. Que ce soit le vocabulaire employé, ou l’annonce des résultats Etat par Etat, cela n’a rien de comparable à une soirée électorale française. Pour un Français qui regarde ces élections avec des lunettes tricolores, il s’agira ici de revenir sur ce qu’il va devoir regarder, pour comprendre avec des verres américains.

Le fonctionnement de l’élection présidentielle américaine

Le scrutin

Si les Français connaissent un système du suffrage universel direct, à savoir la reconnaissance du droit de vote à l’ensemble des citoyens qui choisissent directement leur président de la République, les Américains, eux, ont privilégié le système du suffrage universel indirect​. A la veille de l’élection du 46e président, voici une explication du scrutin américain.

Ne figurant pas dans la Constitution, la pratique de l’organisation de primaires ainsi que de caucus a été progressivement développée au fil de l’histoire politique américaine par les différents partis politiques. S’étendant sur une période d’environ quatre mois, généralement entre les mois de février et juin de l’année de l’élection, des délégués sont élus pour désigner le «​​ticket»​ vainqueur de chaque parti, c’est-à-dire le candidat pour la présidentielle et celui pour occuper les fonctions de vice-président. A l’issue des primaires de 2020, le parti démocrate soutient l’ancien vice-président du 44e président, Joe Biden avec son colistier, Kamala Harris. Du côté du parti républicain, le président et vice-président sortant, Donald Trump et Mike Pence, sont candidats.

Jusqu’au mardi 3 novembre, les Américains n’iront voter ni pour Donald Trump, ni pour Joe Biden ou du moins, pas directement. Ces derniers éliront leurs représentants, appelés «​​grands électeurs» au nombre de 538 formant le «​​collège électoral»​​,et répartis proportionnellement entre les Etats selon leur population. ​Plus un État est peuplé, plus il aura de grands électeurs, c’estla raison pour laquelle la Californie, qui compte 40 millions d’habitants, en a 55. Ainsi, le peuple élit ses grands électeurs, traditionnellement démocrate ou républicain. Dans un second temps, ​ce sera au collège électoral de voter pour le candidat qu’il souhaite voir à la tête de la Maison-Blanche. Lerésultat de ces élections n’est un mystère pour personne, étant donné que ces derniers votent traditionnellement en fonction de leur couleur partisane sur le fondement duquel ils ont été élus. Les grands électeurs républicains voteront pour Donald Trump, alors que les grands électeurs démocrates voteront pour Joe Biden. Le nombre de grands électeurs étant au nombre de 538, le candidat voulant être élu devra obtenir 270 voix. Lors de cette soirée électorale, tous les yeux devront êtrerivés sur les ​swing states, c’est-à-dire les Etats qui peuvent tout aussi bien être remportés par les républicains que les démocrates.

L’importance des swing states

N’étant pas un scrutin proportionnel​,le candidat ayant recueilli la majorité des suffrages, remportera l’ensemble les grands électeurs d’un État donné – peu importe que le score soit serré ou non. ​A titre d’exemple, un 51%-49% vaut autant qu’un 100%-0%. Les candidats doivent ainsimener une véritable stratégie, et celle-ci porte forcément sur les ​swing states.Cette expression désigne les Etats qui ne sont traditionnellement, ni démocrates, ni républicains, mais qui peuvent changer de couleur d’une élection à une autre. ​Quand nous regarderons la carte électoraleaméricaine le mardi 3 novembre, nous y verrons essentiellement deux couleurs. Le bleu, désignant les démocrates, avec pour bastion la Californie et le rouge, la couleur des républicains avec pour bastion l’Alabama. ​Par conséquent, ces États ne retiendront sûrement pas notre attention cette nuit du 3 novembre, puisque les résultats sont en quelque sorte déjà connus d’avance. A l’inverse, ce sont bien les Etats «gris» qui peuvent faire basculer les résultats – aussi bien d’un côté que de l’autre. A ce titre, la Floride est le ​swing state qui retient, la plupart du temps, le plus l’attention des Américains. Étant le swing state le plus peuplé, le candidat qui remporte la majorité des voix obtiendra​de facto 29 grandsélecteurs et aura de fortes chances de se retrouver dans le bureau ovale du président. C’est la raison pour laquelle les candidats organisent essentiellement, voire exclusivement, leur campagne dans ces différents États, les ​swing states.

Ce qui peut paraître surprenant dans le système électoral américain, notamment pour un Français, c’est que le candidat élu n’est pas forcément celui qui a obtenu la majorité des voix exprimées par les citoyens. ​Un candidat ayant recueilli 49% des voix dans les 50 Etats, n’obtiendrafinalement aucun des grands électeurs. A l’inverse, son rival sera élu à l’unanimité, alors même que seulement 51% de la population nationale aura voté pour lui. C’est le système de la règle du «​​winner takes all»,le gagnant d’un Etat remporte tous ses grands électeurs.​Un système particulier d’un point de vue français et souvent critiqué par le candidat perdant. C’est ce qu’on a pu constater lors des dernières élections : Hillary Clinton avait obtenu le plus de voix au niveau national avec 2.5 millions de voix de plus que Donald Trump, mais n’a pas fait pour autant son entrée à la Maison-Blanche. Le candidat ayant remporté les élections par l’obtention de la majorité des grands électeurs ​n’entrera en fonction que le 20 janvier, au moment de la journée de «​​l’inauguration day»​.

Les enjeux de l’élection présidentielle américaine

Il est incontestable que l’élection présidentielle américaine de 2020 est hors norme. Si les enjeux ne seront pas les mêmes, selon que Joe Biden ou Donald Trump accède à la maison blanche, ils seront pour autant tout aussi importants.

Le vainqueur de l’élection aura la lourde charge d’assurer la relance économique du pays en raison de la pandémie de la Covid-19 qui a fait grimper le taux de chômage à des niveaux jamais vus depuis la Grande Dépression de 1929​. Effectivement, le Fonds monétaireinternational (FMI) a estimé que la récession américaine pourrait atteindre cette année 4,3%. Les politiques de santé ainsi que les politiques économiques proposées par les candidats ont ainsi une importance particulière. L’actuel président américain s’engage à créer, en 10 mois, 10 millions d’emplois ainsi qu’un million de petites entreprises. Les moyens pour y parvenir sont très flous – le président n’ayant pas développé davantage. Par ailleurs, afin de soutenir le maintien des emplois, Donald Trump souhaite réduire l’impôt sur le revenu et propose d’offrir aux entreprises des crédits d’impôts. Son rival démocrate, lui, a insisté sur le besoin de créer «​​une économie nouvelle, meilleure et plus durable ». Ce dernier souhaite taxer davantage les plus grandes fortunes. De plus, il propose d’établir un salaire minimum s’élevant à 15 dollars de l’heure, soit 12,70 euros (contre 7,25 dollars actuellement, soit 6,20 euros).

Sur la gestion de la crise sanitaire​,Joe Biden a fortement critiqué la gestion de la crise parle Président depuis le début de la pandémie – une gestion qu’il a qualifiée de «f​​iasco»​​.Ce dernier prévoit un plan de relance et de lutte contre la Covid-19 en sept points, dont notamment la diffusion massive de masques ainsi que de tests gratuits, l’investissement de 25 milliards de dollars pour le plan de fabrication et de distribution d’un vaccin ; la création d’un plan de congés payés d’urgence pour les personnes atteintes du Covid-19 et l’octroi d’aides aux petites entreprises en difficultés. Par ailleurs, le candidat souhaite protéger et étendre le ​Affordable Care Act​,à savoir le Obamacare. Enfin, Joe Biden prévoit dans son programme une assurance santé publique accessible à tous les citoyens américains à qui il promet également de ne pas payer plus de 8,5 % de leurs revenus mensuels pour pouvoir bénéficier d’une couverture maladie. Dans la proposition de budget pour l’année 2021, l’administration Trump prévoit de profondes réductions des dépenses de soins de santé pour la prochaine décennie – en particulier une diminution drastique des ressources du ​Medicaid (900 milliards de dollars) ainsi que du ​Medicare (450 milliards de dollars). Autrement dit, le candidat républicain souhaite abroger l’Obamacare. Par ailleurs, le texte prévoit une réduction de 10% des ressources du ministère compétent dans le domaine médical et les services sociaux. Enfin, Donald Trump promet une baisse des prix des médicaments ainsi qu’une autorisation d’importation de médicaments étrangers moins chers.

Sur le logement​, le candidat démocrate investira 640 milliards de dollars au cours de laprochaine décennie pour que chaque Américain ait accès à un logement de prix abordable, sûr et sain, situé à proximité des écoles et aménagé pour les personnes en situation de handicap. Concernant les infrastructures, Joe Biden souhaite dépenser 400 milliards de dollars pour un nouveau programme fédéral de recherche et d’innovation en matière d’énergies propres, 100 milliards de dollars pour la modernisation des écoles, 50 milliards de dollars pour la réparation de routes, ponts et autoroutes, ainsi que 10 milliards de dollars pour des projets de transport en commun avec pour but de desservir les zones très pauvres où les possibilités de transport sont limitées. Au cours de l’été, pour le logement, l’actuel président a annulé une règle prise sous le mandat de Barack Obama visant à lutter contre la discrimination raciale, à savoir the ​Affirmatively Furthering Faire Housing qui obligeait les gouvernement locaux à garantir un logement équitable en contrepartie d’un financement fédéral pour les politiques en matière de logement. Par ailleurs, son administration a dévoilé son souhait de mettre fin au contrôle du gouvernement sur «​​Freddie Mac”, qui sont des sociétés par actions missionnées pour titriser des hypothèques.

Le montant de la dette étudiante des Américains est passé de 480,9 milliards de dollars au premier trimestre 2006 à 1,64 milliard de dollars fin 2019. Si l’aile gauche du parti démocratesouhaite effacer cette dette vertigineuse, Joe Biden s’est engagé à rendre les quatre années d’études universitaires gratuites pour les étudiants dont les familles gagnent moins de 125 000 dollars. Il souhaite également prendre en charge chaque année 10 000 dollars de la dette des personnes travaillant dans certains secteurs, tels que l’enseignement. Du côté républicain, si Donald Trump n’a pas officiellement publié un plan précis, il a évoqué la suppression des programmes d’effacement de dettes et un rallongement des délais d’annulation de celle-ci pour les plus diplômés.

Il semble important, maintenant, d’introduire la question de la discrimnation aux Etats-Unis, a fortiori en ces temps de tensions marqués par une demande croissante de justice et d’égalité​. En 2016, selon le​Federal Reserve Board, la richesse des foyers des personnes blanchess’élevait à 171 000 dollars, contre 17 600 dollars pour les personnes noires. De même, le ​Urban Institute a publié un rapport qui souligne un écart de 30 points entre l’accès à la propriété despersonnes noires et des personnes blanches. Des appels à des réparations économiques pour les descendants d’esclaves se sont intensifiés ces dernières années. La Chambre des représentants souhaite d’ailleurs créer une commission fédérale qui élaborera une proposition et un plan de réparation que Joe Biden a approuvé. Donald Trump, à l’inverse, s’est opposé au projet de réparation proposé par la Chambre des représentants en déclarant simplement, «​​I don’t see it happening, no»​. Il est à noter que le taux de chômage des personnes noires a atteint un seuil historique en atteignant 6,8% début 2018. Ce taux est à comparer avec le taux de chômage des travailleurs blancs avancé par le ​Economic Policy Institute’s Program On Race qui s’élève à 3,7%. Mais le président américain s’est quand même permis de questionner – à moults reprises – la réalité de la racial discrimination aux Etats-Unis. Sur une échelle plus large, on se souviendra du décret anti-musulmans en 2017 – dont une version a finalement été confirmée par la Cour suprême – qui a conduit à la révocation de 60 000 visas. Ses propos controversés et largement contestables se traduisent par l’augmentation des inégalités et des tensions depuis son élection en 2016.

Enfin, les ravages des incendies massifs sur la côte ouest américaine en 2020 sont sans précédent pour les Etats-Unis, voire dans plusieurs régions de la planète. Les images sont dignes d’un film dystopique. Outre sa célèbre déclaration, «​​the concept of global warming was created by and for the Chinese in order to make U.S. manufacturing non-competitive»​​,Donald Trump affirme qu’il ne faut pas s’inquiéter du réchauffement climatique. Effectivement, ce dernier affirme «​​it’ll start getting cooler, you just watch.»​ A travers ses multiples déclarations, le président américain apparaît décidément comme un climatosceptique. Le républicain a notamment exprimé son souhait de sortir définitivement de l’accord de Paris sur le climat avant la fin de l’année 2020. Par ailleurs, la politique présidentielle actuelle est axée sur la production d’énergies non renouvelables et l’augmentation de forages de pétrole et de gaz. A l’inverse, au cours de l’été, le candidat démocrate a promis de rejoindre l’accord de Paris. De plus, ce dernier a annoncé un plan de 2 000 milliards de dollars afin de lutter contre le changement climatique et investir dans l’énergie propre, avec pour objectif à long terme de parvenir à des émissions nettes nulles d’ici 2050.

Nos sondages

Nous avons décliné le résultat de l’élection présidentielle américaine en trois situations probables. La première situation est une victoire large et rapide du candidat démocrate, Joe Biden. Ce dernier sera alors élu et remportera simultanément le Sénat avec un écart suffisamment significatif n’offrant pas la possibilité d’une contestation républicaine. La deuxième possibilité serait la victoire du candidat républicain Donald Trump, mais sans le Sénat. Enfin, la troisième possibilité serait un résultat particulièrement serré entraînant de multiples contestations, voire émeutes, lors du décompte des bulletins de vote – une situation similaire à la crise en Floride lors de l’élection présidentielle 2000.

Ce qu’il faut retenir

Selon le Democracy Index établi par l’Economist Intelligence Unit, en 2010 les Etats-Unis occupaient la 17e place dans la liste des «​​démocraties à part entière.» En 2019, l’Etat chute à la 25e place pour rejoindre «l​​es démocraties imparfaites»​​,derrière le Portugal et le Chili. L’électiondu 46e président le 3 novembre prochain sera une élection sans précédent : la démocratie libérale américaine est réellement et dangereusement menacée. Comme l’exprimait le sénateur de l’Etat de Vermont, Bernie Sanders, «​​il ne s’agit pas si simplement d’un choix entre Donald Trump et Joe Biden. Il s’agit de choisir entre Donald Trump et la démocratie – et la démocratie doit gagner»​. Bien que cette approche soit contestable, il faut à tout prix sauver la démocratie du «​​populisme trumpien»​ peu importe le candidat – d’où la célèbre phrase «​​bleu, peu importe qui»​​.Mais en aucun cas, Joe Biden n’est un «​​sauveur»​​.S’il faut se mobiliser jusqu’à la dernière seconde du scrutin pour que le démocrate accède à la Maison-Blanche, la lutte pour une démocratie américaine libérale, sociale et écologiste ne fait que commencer. Le parti démocrate doit être poussé, provoqué et stimulé. Si le travail à accomplir reste énorme, il est porteur d’espoir.

Marco FRIZON & Eva COHEN-TANUGI

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