Groupe Socialiste Universitaire


Europe et géopolitique

Migrants à la frontière polonaise et biélorusse : une crise humanitaire sur fond de crise diplomatique

Posté le 27 novembre 2021 par Groupe Socialiste Universitaire

Migrants à la frontière entre Pologne et Biélorussie, 8 novembre 2021, LEONID SHCHEGLOV – AFP

Depuis l’année 2014, ce ne sont pas moins de 20 000 migrants qui ont perdu la vie en mer Méditerranée en tentant de rejoindre le continent européen. Ainsi, selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), 6 personnes meurent chaque jour en Méditerranée. 

Ce chiffre accablant explique que les politiques migratoires de l’Union européenne ont toujours été au centre des débats entre les protecteurs de la vie et de la dignité des personnes migrantes et les nationalistes prônant une politique sécuritaire de repli. 

Certains États ont pu mesurer cette faille de l’Union européenne et l’ont exploitée pour leurs intérêts au détriment de la prise en compte humanitaire de ces vies menacées. 

Cette situation est de nouveau au cœur de l’actualité depuis plusieurs semaines avec les évènements se déroulant à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie d’Alexandre Loukachenko. 

Depuis le mois d’octobre, on assiste à une réelle crise humanitaire aux frontières de l’Union européenne dont l’issue peut être considérablement tragique.
Cette crise humanitaire n’est pas le fruit d’un hasard mais elle est bien la conséquence d’une politique diplomatique menée par Minsk et le dirigeant Loukachenko, allié de Vladimir Poutine. 

Enfin, cette crise a conduit à de multiples réactions internationales et est désormais traitée jusque devant le Conseil de sécurité de l’ONU. Néanmoins, à une échelle plus régionale, elle illustre les faiblesses structurelles de l’Union européenne dans la conduite de politiques migratoires. 

Une situation humanitaire explosive 

À l’origine de la crise diplomatique et politique, on retrouve avant tout une situation humanitaire qui touche des personnes. 

En effet, ce sont environ 4 000 migrants qui sont installés dans un camp rudimentaire en Biélorussie à quelques mètres de la frontière avec la Pologne. 

Ces personnes migrantes sont soumises à des conditions de vie très rudes qui portent atteinte à leur dignité et leurs droits. Ils souffrent de malnutrition et doivent se réchauffer en brûlant du bois pour supporter des températures qui sont proches des 0°C à cette saison en Europe de l’Est. Parmi tous les migrants amassés à la frontière, on décompte des enfants et des femmes. La situation, qualifiée de crise humanitaire, a déjà fait des premières victimes. Selon le quotidien polonais Gazeta Wyborcza, ce sont au moins 10 migrants qui sont morts jusqu’à présent dans la région, dont 7 du côté polonais de la frontière. 

En réponse à cet afflux migratoire conséquent, les autorités polonaises ont déployé 15 000 militaires et policiers armés tout au long de sa frontière grillagée de barbelés. La Pologne a ainsi pris la décision de maintenir close ses frontières face aux tentatives d’entrée des migrants sur son territoire et donc sur le sol de l’Union européenne. À ce titre, il est également important de souligner que Varsovie a refusé l’aide du dispositif spécial européen Frontex, qui est l’agence européenne de garde-frontières et garde-côtes chargée d’aider les États membres de l’Union européenne à protéger les frontières extérieures de l’espace de libre circulation de l’Union. 

De plus, la Pologne a également fait appliquer un état d’urgence local qui interdit aux journalistes de travailler et couvrir les évènements, les autorités craignant de possibles débordements et recours aux forces militaires. En outre, Varsovie affirme que les forces militaires bélarusses ont recours à l’intimidation dans leurs pratiques afin de forcer les migrants à entrer sur le territoire polonais, notamment en tirant des coups de feu en l’air pour empêcher les personnes migrantes de faire demi-tour et de rester sur le sol de la Biélorussie. 

C’est au vu de ces éléments factuels que la majorité des États et organisations internationales considère la situation actuelle comme une crise humanitaire. Cependant, les États ont pleinement conscience du caractère politique et diplomatique de cette crise. Ainsi, l’OTAN, l’Organisation du traité de l’Atlantique nord, a jugé l’utilisation de ces migrants par Minsk de « tactique hybride inacceptable » puisqu’il s’agit bien ici d’une politique agressive menée par la Biélorussie. 

Une politique diplomatique agressive de la Biélorussie 

La présence de ces 4 000 migrants à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne ne relève pas du hasard. En effet, c’est l’État biélorusse et Loukachenko lui-même qui ont organisé leur venue en déplaçant des milliers de migrants comme de simples pions sur un échiquier. 

Minsk a mis en place des vols aériens, notamment en provenance de Beyrouth ou Damas, en orchestrant cela en coopération avec la compagnie aérienne biélorusse Belavia. 

Si Minsk ne reconnaît pas officiellement avoir organisé la venue des migrants aux frontières de l’Union européenne, Svetlana Tikhanovskaïa, principale opposante au régime biélorusse, affirme le contraire et dénonce une tentative du pouvoir en place de déstabilisation de l’Union européenne. 

Ainsi, elle a déclaré sur Twitter que « Les migrants sont poussés à la frontière par des hommes armés. Loukachenko est pleinement responsable de l’attaque hybride contre la Pologne, la Lituanie et l’Union européenne. Le trafic de migrants, la violence et les mauvais traitements doivent cesser. » 

Si Loukachenko ne revendique pas expressément sa stratégie migratoire, sa tentative de déstabilisation demeure pourtant assez explicite. En effet, Minsk joue cette carte de l’amassement de migrants aux frontières de l’Union européenne dans un but bien précis, celui de répondre aux sanctions européennes à son encontre. Ces sanctions ont été mises en place depuis l’élection frauduleuse du 9 août 2020 où Loukachenko a remporté 80% des suffrages et conduit Svetlana Tikhanovskaïa à se réfugier en Lituanie. L’Union européenne avait alors refusé de reconnaître la légitimité de Loukachenko en tant que chef d’État et la situation s’était encore envenimée lorsque, le 23 mai 2021, la Biélorussie a détourné un vol Ryanair 4978 d’Athènes à Vilnius et l’a forcé à atterrir à Minsk afin d’arrêter Roman Protassevitch, opposant au régime biélorusse. 

Par cette politique, Loukachenko escompte également que la Pologne contrôlera mieux les opposants politiques biélorusses qui se trouvent sur le territoire polonais. Pour cela, Loukachenko a réussi à s’imposer dans le débat médiatique et politique européen en tentant de déstabiliser l’Europe de l’Est et particulièrement la Pologne en la plaçant dans la position inhabituelle de pays de premier accueil dans l’Union européenne, rôle en général occupé par les États du Sud, dont la Grèce, l’Italie ou l’Espagne.

Cette politique diplomatique de Minsk n’est pas une nouveauté et Loukachenko a reproduit en partie une politique menée par Recep Tayyip Erdogan, Président de la République de Turquie, lorsqu’il avait encouragé des migrants, arrivés de façon indépendante en Turquie, à affluer vers la frontière grecque. Néanmoins, à l’occasion de cette crise, l’Union européenne bénéficiait d’une certaine autorité sur Ankara, tandis qu’ici l’Union européenne dispose de moins de leviers d’actions directes contre Minsk. En effet, l’Union européenne ne pourra qu’adopter des sanctions commerciales grâce à son poids économique supérieur à la Russie et la Biélorussie.

Par ailleurs, en cas de sanctions européennes, la Biélorussie avait menacé de riposter en « coupant le gaz » à l’Europe, c’est-à-dire en fermant le gazoduc russe Yamal-Europe qui transite par la Biélorussie. Ce gazoduc achemine notamment le gaz en Allemagne et en Pologne, qui est redistribué ultérieurement dans l’Europe. 

C’est ainsi que Loukachenko a déclaré dans un discours « Que se passerait-il si nous coupions le gaz naturel qui va là-bas ? », avançant un risque de pénurie et de flambée des prix du gaz, déjà en cours. 

Cependant, cette menace biélorusse a été coupée nette par la Russie mais elle traduisait tout de même la volonté d’une politique diplomatique agressive de la Biélorussie. 

Face à cela, l’Union européenne ne peut rester impassible et se doit de réagir et d’adopter des mesures, mais cela est complexe du fait du fonctionnement de l’Union. 

Une mise en lumière des faiblesses de l’Europe 

Depuis le début des années 2010, particulièrement depuis le conflit syrien, la question migratoire souligne les manques des politiques de l’Union européenne et nourrit de vifs débats. La situation afghane depuis l’été 2021 a conduit à de nouveaux flux migratoires vers l’Union européenne, générant une fois de plus une difficile coordination des États membres en matière migratoire. 

En principe, c’est au Conseil européen, maître politique de l’Union européenne, qu’il reviendrait de réagir à cette crise. En effet, la Commission européenne, elle, n’a pas été créée pour régler des crises à l’origine, même si elle a prouvé le contraire durant la crise du Covid-19, et le Parlement européen ne peut tenir de réel rôle dans la crise, hormis un rôle symbolique. 

Cependant, en théorie, le Conseil européen nécessite un long processus de coalition dont on voit les limites en cas de réactions rapides.On peut pourtant espérer une réaction rapide du Conseil européen, comme il a pu en être capable également dans la crise du Covid-19 ou l’affaire des migrants à la frontière turco-grecque. 

De plus, la difficulté de réponse coordonnée à l’échelle européenne résulte également d’une absence de leadership. L’histoire de l’Union européenne est en partie une histoire de personnalités qui ont marqué le continent, que cela soit François Mitterrand et Helmut Kohl ou encore Valéry Giscard d’Estaing et Helmut Schmidt. 

Dans l’Histoire récente, Angela Merkel, chancelière de l’Allemagne, représentait le leadership européen, notamment en matière migratoire. Cependant, l’Allemagne, en période de négociation d’un futur gouvernement sous l’égide du SPD et Olaf Scholz, n’a pas réellement pris la tête de ces négociations. Ainsi, sans réel leadership sur cette question, la réponse européenne peine à se mettre en place et à se structurer malgré les possibilités. 

La réponse la plus immédiate que l’Union européenne peut mettre en place est l’adoption de sanctions à l’encontre de la Biélorussie de Loukachenko. Ursula von der Leyen, Présidente de la Commission européenne, a appelé dès le 8 novembre les États membres à adopter de nouvelles sanctions contre les autorités biélorusses. Josep Borell, chef de la diplomatie européenne, avait affirmé dès le mois d’octobre que « Nous n’hésiterons pas à adopter des mesures si nécessaires contre les compagnies et les pays qui font le jeu des passeurs. » 

En cas d’adoption de sanctions contre la Biélorussie, celles-ci prendraient la forme de sanctions économiques et commerciales, notamment en direction des compagnies aériennes qui participent à l’acheminement des personnes migrantes à la frontière. Néanmoins, de telles sanctions ne seraient certainement pas suffisantes et des parlementaires européens, à l’instar de Raphaël Glucksmann, demandent des sanctions plus ciblées et contraignantes visant à l’interdiction des exportations biélorusses par la mer Baltique. Raphaël Glucksmann évoque également ici la nécessité de « l’affirmation de la souveraineté européenne face à un acteur qui n’a pas de relations diplomatiques, mais des relations de conflits. » 

Au cours de cette crise, la Biélorussie impose un rapport de force à l’Union européenne qui se trouve au défi d’une réponse efficace. La majorité des États plaide pour une réelle diplomatie négociatrice avec la Biélorussie et la Russie et une résolution pacifique du conflit, sans parvenir à l’adoption de mesures plus radicales. Ainsi, cette volonté de mise en place d’un embargo par certains politiques européens n’est cependant pas à l’ordre du jour de l’Union européenne qui ne souhaite pas faire preuve d’une politique d’escalade pouvant conduire à un engrenage et un blocage complet de la situation par l’utilisation du hardpower. 

Après ces réactions politiques divergentes sur la forme, telles qu’ont pu les développer Raphaël Glucksmann ou certains États, il faut également que l’Union européenne adopte des politiques de fond relatives aux relations avec la Russie et sur l’accueil des migrants. La question de l’accueil des migrants, à l’origine sujet humanitaire, est devenue une problématique politique entre États et entre partis et personnalités à l’intérieur des pays. 

Dans l’Union européenne, les migrants et réfugiés représentent environ 8,9% de la population totale et sont répartis entre les différents pays. Ici, il est question de 4 000 migrants, soit 0,00008% de la population de l’Union européenne, qui sont en attente de pouvoir rentrer sur le sol européen. 

Ainsi, la question de l’acceptabilité de ces réfugiés puis de leur partage entre les différents États membres ne semble demeure difficile selon les différentes opinions publiques et doit être posée par les États européens pour permettre de répondre également sur le fond à cette crise. 

En définitive, l’Union européenne est confrontée à une crise humanitaire aux portes même de ses frontières. Cette crise humanitaire, sur fond de crise politique causée par Loukachenko et Poutine, est un réel test pour l’Union européenne qui doit faire preuve d’une solidarité entre elle et d’une réponse unie face à un État déterminé à déstabiliser l’ordre européen. 

C’est pour cette raison que Horst Seehofer, Ministre de l’Intérieur allemand, a appelé l’Union européenne à faire front commun puisque « la Pologne ou l’Allemagne ne peuvent pas faire face à ceci toutes seules. » 

En effet, la Pologne, 23ème puissance économique mondiale, ne peut vraisemblablement rivaliser avec la Biélorussie et la Russie, 11ème puissance économique mondiale. En revanche, l’Union européenne dans son ensemble constitue un pouvoir économique face auquel la Russie ne peut concurrencer. 

Ainsi, seule une solidarité complète de l’Union européenne permettra de saper la politique biélorusse et l’influence de Poutine dans la crise actuelle. 

Par Samuel Claude, membre du pôle Europe et géopolitique

Sources : 

STEPHAN Laure, IWANIUK Jakub et ZERROUKY Madjid, La Biélorussie orchestre l’arrivée de migrants par charters pour faire pression sur l’Europe, Le Monde, 10 novembre 2021 

Le Figaro avec AFP, Migrants : la Pologne alerte sur une tentative massive de violation de la frontière de l’UE, Le Figaro, 9 novembre 2021 

CNews, Migrants à la frontière polonaise : la Biélorussie menace de couper le gaz à l’Europe, CNews, 12 novembre 2021 

Gazeta Wyborcza, Comment la Biélorussie organise les voyages de migrants depuis l’Irak, Courrier international, 12 novembre 2021 

IWANIUK Jakub, A la frontière entre la Pologne et la Biélorussie, l’enfer des migrants, Le Monde, 16 octobre 2021 

DANIEZ Clément, Pologne – Biélorussie : une crise migratoire révélatrice des faiblesses de l’Europe, L’express, 9 novembre 2021 

Émission Càvous, Poutine face à l’Europe : bras de fer ou bras d’honneur ? Interview avec Raphaël Glucksmann, 12 novembre 2021 

VERNET Henri, Crise des migrants à la frontière polonaise : pourquoi l’Europe est impuissante ? Le Parisien, 12 novembre 2021