Le lesbianisme politique

Dernièrement, l’actualité a mis en lumière une nouvelle forme de militantisme : le lesbianisme politique. Cela s’est d’autant plus ressenti avec le dernier livre de Alice Coffin, « Le génie lesbien ». Avec l’émergence de ce mouvement, se pose la question de savoir si le féminisme peut conduire à sortir de l’hétérosexualité pour vivre ce que certaines femmes appellent du lesbianisme politique. En d’autres termes : le militantisme peut-il avoir une influence telle, qu’une femme a priori hétérosexuelle, vivant parfois avec un homme, décide subitement de devenir lesbienne et de vivre une relation avec une femme ? Ce n’est pas aussi simple. 

Le « lesbianisme politique » un non-sens

Le lesbianisme politique naît en France dans les années 1980 et est popularisé par Monique Wittig. Il est un courant d’idées dans lequel les femmes opprimées par une société patriarcale aseptisée où elles seraient esclaves des hommes décideraient de s’en émanciper et de vivre en marge, sans eux. Cette émancipation se ferait sur tous les plans. Le lesbianisme politique dénonce dans le même temps la pression de l’hétérosexualité, qui construit des catégories d’êtres humains fondées uniquement sur la « norme » des rapports entre une femme et un homme. Ce mouvement s’inscrit dans sa propre radicalité et est porté par de nombreuses femmes lesbiennes. 

Il ne s’agit plus vraiment de chercher l’égalité entre les femmes et les hommes, mais de se constituer en communauté concentrée uniquement sur les femmes et les filles. Se crée alors un véritable séparatisme. Charlotte Bunch, féministe radicale, explique que les femmes ne devraient se socialiser qu’entre elles, dans la mesure où les femmes hétérosexuelles bénéficient des avantages et de la sécurité offerts par le privilège masculin, ce qui revient à trahir les autres femmes et en particulier les femmes lesbiennes qui n’en bénéficient pas. 

Dernièrement Alice Coffin tweetait “soyez exigeantes, devenez lesbiennes”. Elle explique l’existence d’une prétendue dualité entre lesbienne et homosexuelle : “les femmes lesbiennes ne sont pas homosexuelles, il y a une spécificité dans le fait de s’identifier, de se revendiquer lesbienne”. En somme, l’hétérosexualité serait la conséquence d’un déterminisme social et/ou être lesbienne est un choix qui survient à la suite d’une culture politique. Une interrogation se pose alors : n’y a-t-il  pas une confusion dans le mouvement du lesbianisme politique, entre ce que vivent les femmes lesbiennes et les femmes hétérosexuelles ? 

Car le mot lesbianisme sert avant tout à désigner l’attirance sentimentale et sexuelle entre deux femmes. Le principal synonyme de lesbianisme est homosexualité. De fait, il est couramment admis que la sexualité n’est pas un choix. Le désir inonde les êtres humains sans qu’ils ne comprennent son origine. Il suffit de voir le nombre de personnes qui répriment leurs désirs homosexuels et cela pendant une vie entière, ou bien le taux de suicide 4 fois plus élevé chez les jeunes homosexuels que pour le reste de la population pour comprendre que ce « choix » est inexistant. 

Comme l’explique parfaitement l’anthropologue militante féministe et lesbienne Gayle Rubin, on peut être hétérosexuelle et être féministe ou lesbienne et ne pas l’être. La sexualité ne peut pas devenir un argument politique, la sexualité ne doit pas faire l’objet de débat, ce n’est pas une opinion, ce n’est pas un étendard, ce n’est pas quelque chose que l’on peut promouvoir au service d’une réflexion politique. C’est un état de fait, une réalité fluctuante d’un être humain à l’autre. Si l’on peut être lesbienne et femme politique, il est impossible de faire de sa sexualité un facteur déterminant de sa pensée politique. Les mots ont un sens, les en dénuer ou tenter de les rendre adaptable à sa situation risque de créer de nombreux non-sens et dangers. 

Le lesbianisme politique, l’expression d’une réalité insupportable 

Même si le concept de lesbianisme politique est non-sens, le mouvement en lui-même est parfaitement compréhensible. La dystopie décrite dans les premières lignes peut à bien des égards être perçue comme la réalité du monde. Il suffit de s’attarder sur les critiques qui sont faites à Alice Coffin de la part de personne qui n’ont pas pris le temps de lire son livre pour comprendre que le problème est ailleurs. S’acharner sur les militantes lesbiennes féministes pour critiquer une position que l’on ne comprend pas est un mécanisme naturel, mais il détourne une fois de plus du vrai problème. La construction de l’homme, dans un monde fait pour lui et part lui. 

La masculinité toxique et/ou le complexe de la virilité est un état de fait. Les femmes sont oppressées par la société patriarcale, elles sont bien souvent rabaissées, sexualisées, rationalisées à leur condition de femme futur mère de famille, déshumanisées.  En France, on pointe souvent du doigt les inégalités salariales entre les femmes et les hommes, mais c’est vite oublier tout le reste. La place des femmes dans l’histoire : 5% des noms de rues portent les noms de femmes célèbres, les femmes célèbres sont également cruellement absentes des monuments. Et pourtant, de Simone Veil à Olympe de Gouge en passant par George Sand les femmes talentueuses ayant marqué l’histoire sont nombreuses et méritent autant que les hommes d’être connues ; les femmes en politique, lorsqu’elles figurent sur des listes électorales, occupent rarement la première place (seules 23% des têtes de liste des élections municipales de 2020 étaient des femmes) ; les femmes au gouvernement à des ministères régaliens (0 sous la présidence Sarkozy, 1 sous la présidence Hollande, 1 sous la présidence Macron après le remaniement de mi-mandat). Est-ce par une peur de l’incompétence ? Qui oserait dire de Jacinda Ardern qu’elle est incompétente ? Qui oserait dire d’Angela Merkel qu’elle est incompétente ? Ce n’est pas une affaire de compétence, c’est une affaire d’occupation de l’espace, un espace que les femmes devraient occuper de manière paritaire avec les hommes, mais qui en sont exclues.  

La parité actuelle n’est que cosmétique, cela se démontre par la quasi-totale absence de femmes Première ministre (seule Édith Cresson a été Première ministre de 1991 à 1992 sous la présidence Mitterrand). S’élever, pour une femme, c’est prendre le risque constant d’être ramenée à sa seule condition de femme. De voir le combat et les droits obtenus par les femmes avant elles être détruits par des hommes ignorants et amnésiques. La réalité est que personne n’a changé le monde en dressant des constats. Soit les personnes opprimées subissent soit elles se battent ! 

À l’inverse, la femme est ultra sexualisée, que ce soit sur les réseaux sociaux ou bien à la télévision (et ce même sur le service public) ou encore sur les affichages publicitaires des transports en commun. Dernièrement l’IFOP nous gratifiait d’un sondage effroyable sur les tenues acceptables que devaient porter les jeunes lycéennes. 

La société patriarcale a créé un machisme primaire où le regard des hommes sur les femmes est extrêmement pesant : les regards insistants, les sifflements, les remarques désobligeantes, les insultes, le harcèlement, les agressions… Que faire dans une société où 100% des femmes entre 15 et 50 ans ont subi une forme de harcèlement sexuel, parfois sans même en avoir eu conscience, souvent bien avant d’avoir l’âge de répondre à un sondage ? 

La réalité est que le danger est à chaque coin de rue et peut se cacher derrière chaque visage d’homme, car si tous les hommes ne sont pas des agresseurs, l’écrasante majorité des agresseurs sont des hommes. On remarque aussi que l’agression peut aussi venir des hommes qui n’ont pas conscience des actions qu’ils réalisent. Pour certains leurs gestes sont simplement fonction d’un acquis par leur posture, le fait d’être un homme leur donne un sentiment de supériorité, un acquis de puissance quasiment divine aux effets dévastateurs sur les victimes. 

C’est dans cette réalité qu’existe le lesbianisme politique, comment reprocher à des femmes de s’exclure de cette société patriarcale dans ce monde où, sans forcément être misandre, les hommes sont devenus des ennemis, responsables de leur situation que l’inaction rend chaque jour coupables. Il est si facile pour un homme de dire que la société n’est pas oppressante et n’est pas inégalitaire quand elle a été construite par des hommes pour des hommes. En 2020 on parle encore des droits de l’Homme en espérant que la majuscule saura effacer l’aberration de la phonétique. 

Être lesbienne politique c’est avant tout être une femme féministe 

Le principal enjeu du lesbianisme politique c’est de se sortir de l’hétéronormativité, ce qui n’est pas possible naturellement.  Se dire lesbienne ne sera pas suffisant pour avoir une vie sentimentale ou sexuelle épanouie avec une autre femme. Plusieurs témoignages le démontrent : le désir, ou dans le cas présent, l’absence de désir est déterminante et ferme les portes à l’homosexualité. Les lesbiennes politiques convaincues sont surtout des femmes lesbiennes avant d’être des femmes politiques. Arrive pour ces femmes hétérosexuelles dégoûtées des hommes et pourtant attirées par eux un terrible constat. L’abstinence apparaît comme un faux choix, réprimer son désir et ses pulsions, cela revient à s’exposer à de la souffrance. 

Comment concilier sa vie sentimentale et sexuelle tout en respectant les préceptes du lesbianisme politique, et ce sans pactiser avec l’ennemi ? Est-ce seulement possible ?  Il n’y a pas de réponse à apporter à cette question car cela reviendrait à créer des catégories chez les femmes féministes. Le débat n’est pas pertinent, car il n’y a pas d’un côté les femmes lesbiennes politiques et de l’autre côté les femmes hétérosexuelles politiques.  Il n’y a que le féminisme, un mouvement qui ne s’arrête pas au genre, ni au sexe ou aux autres inepties crées par la société patriarcale pour oppresser les êtres humains. Le féminisme n’est pas qu’une affaire de femme.Le féminisme œuvre chaque jour, que ce soit dans l’ombre, ou à ciel ouvert pour atteindre son principal objectif : l’égalité entre les femmes et les hommes, tout en gardant à l’esprit les avertissements de Simone de Beauvoir : “N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant”.

Tudual HUON, co-directeur du pôle Égalité des sexes

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