“Liberté, Égalité, Fraternité, Laïcité”, ou l’apprentissage des valeurs de la République à l’école.

Vendredi 16 octobre dernier, l’assassinat d’un professeur de la République, Samuel Paty, causé par le barbarisme islamique, a profondément meutri l’ensemble de la nation. La colère est immense face à cet acte inqualifiable, et l’émotion gagnée par chacun d’entre nous est légitime. Collectivement, nous portons un hommage appuyé à un homme, qui, par son dévouement, n’a jamais faibli devant sa mission, qui ne pensait pas que transmettre le savoir pouvait coûter la vie.

Si le temps du deuil est long et nécessaire, il convient de défendre aujourd’hui ce que l’on veut attaquer : la République, à laquelle nous sommes profondément attachés, qui porte notre socle solide de valeurs, de la liberté à l’égalité, de la fraternité à la laïcité.

Au-delà des mots, nous devons répondre par des actes : c’est tout l’enjeu de la réflexion et du travail à mener. Nous croyons au principe de l’éducation républicaine, pilier indispensable de notre République. Nous avons des comptes à rendre aux professeurs, aux enseignants, et à tous ceux et celles qui se destinent vers ces belles carrières que sont celles de l’éducation. C’est pourquoi il s’agit de prendre du recul et de porter un regard critique sur les causes de la crise éducative en France.

De la morale et du civisme : un combat idéologique irrésolu

“Protégeons l’école car c’est un des derniers lieux sociaux où l’Etat de droit est encore respecté”[1], écrivait le psychosociologue Jacques Salomé il y a 16 ans. Dans le contexte actuel, cette évocation est profondément remise en cause : l’école est devenue l’épicentre d’un problème criant de la société française, entre crise de légitimité et de croyance. Au cœur de la question, c’est l’éducation morale et civique qui est mise en cause, c’est autour de son programme que se posent les enjeux actuels.

Les programmes d’enseignements des cycles 3 et 4 de l’école élémentaire et du collège (encadrant les cours de la classe de CM1 à celle de la 3ème), réactualisés par le bulletin officiel du 26 novembre 2015 visent “à l’acquisition d’une culture morale et civique et d’un esprit critique”[2] par le cours d’enseignement moral et civique. Au collège, le programme prévoit le développement de la responsabilité de chacun mais aussi l’appropriation “libre et éclairée” d’un socle d’idéaux composés des valeurs constitutionnelles inscrites dans le préambule de la Constitution de 1944 et la déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1789, soit la liberté, l’égalité, la solidarité, l’absence de toute forme de discrimination, la laïcité, l’espit de justice, la dignité, et le respect. Clair sur les principes mais flou sur les méthodes, celui ci a été précisé en 2018, comportant 3 finalités, soit le respect d’autrui, l’acquisition et le partage des valeurs de la République et la création d’une culture civique, ainsi que des modalités pratiques d’application selon les cycles[3].

Après cette remise en contexte, il convient de s’attarder à ce qu’on entend derrière les très politiques termes d’éducation, de morale et de civisme. Depuis la naissance de l’école républicaine, la variation dans le langage de chacune des lois et des réformes a conduit à de nombreuses controverses.

Pour Vincent Peillon, auteur de la réforme en date de 2015, il s’agit de revenir à l’essence de ce que l’école républicaine s’est construite autour de “l’éducation morale et civique” comme inscrit dans la loi du 28 mars 1882, mettant fin ainsi à l’éducation morale et religieuse, et étant alors un des prémices, avec la loi Goblet du 30 octobre 1886, remplaçant les enseignants congréganistes par des instituteurs laïcs, à la loi de 1905 sur la séparation des Eglises et de l’Etat. Dès lors, l’Education Nationale a été l’institution ouvrant à la laïcité républicaine.

Si le républicanisme de Jules Ferry a préféré le lexique de l’éducation à celui de l’instruction, plus politique, plus complet, s’appliquant à d’autres phénomènes économiques et sociaux que le célèbre “lire-écrire-compter”, la question de la morale et du civisme est plus épineuse. Il s’agit en effet, depuis la loi de 1882, de savoir si la morale civique peut remplacer la morale religieuse. Il s’agit aussi de se positionner sur l’existence réelle ou non d’une certaine forme de morale laïque. L’apprentissage de la morale à l’école ne va pas de soi, on lui préfère “l’enseignement d’initiation à la vie économique et sociale” lors de la réforme de 1975, ou encore les termes de “vivre-ensemble” en 2002, quand il n’est pas complètement supprimé pour le seul enseignement civique par la réforme portée par Jean Pierre Chevènement en 1985.

“Existe-t-il une morale ayant un caractère de certitude pouvant et devant être enseignée par l’Etat dans ses établissements d’instruction publique ?”[4]. Si on répond par l’affirmative, comme le fait Ferdinand Buisson, principal rédacteur des lois scolaires, dans son célèbre Dictionnaire de la pédagogie, il faut désormais définir le contenu de cet enseignement, qui, traversant le XXème siècle, a connu beaucoup de réformes, mais des changements à la marge.

“L’instruction civique désigne l’ensemble des moyens par lesquels on s’efforce de préparer dans l’enfant le futur citoyen[5]. Le premier plan d’éducation , présenté à l’Assemblée nationale en 1790 inclut ce principe : “Tous les Français sauront lire, écrire, calculer, ils étudieront dès l’enfance les principes de la Constitution nationale […]”. Il a pour but, explique Ferdinand Buisson de “faire connaître le pays, et faire aimer la patrie”. Est-ce encore le cas aujourd’hui ?

Nonobstant l’intérêt de cette construction historique, c’est ici aux tenants de l’éducation républicaine contemporaine que nous nous intéresserons. La morale est aujourd’hui une “morale civique” qui renvoie au “projet de l’appropriation par l’élève de principes garantissant le respect d’autrui”[6]. Les finalités poursuivies par l’École sont alors de faire “partager aux élèves les valeurs de la République”, sans se “substituer à la famille”. Loin s’en faut, cette immense responsabilité ne peut pas se réaliser de manière neutre. En effet, on s’appuie sur un socle d’idées qui s’est construit socialement, historiquement. La Vème République est à la base de cet enseignement : il faut donc prendre conscience aujourd’hui de la tâche politique qu’il incombe aux professeurs de la République. Instruire des élèves pour les faire devenir citoyens de la Nation implique un accord de principe, un contrat entre l’école et la famille. Lorsque celui-ci n’est pas réalisé, ou se déchire, lorsque la confiance en les idéaux républicains est éteinte, comment redonner corps à l’éducation morale et civique ?

“La Constitution de chaque Nation ne doit faire partie de l’instruction que comme un fait”[7]. Pour le député girondin Nicolas de Condorcet, qui présente en 1792 un projet de réforme du système éducatif, la neutralité du corps enseignant permet simplement d’éviter la création d’une “espèce de religion politique”[8]. Il ne faut donc pas tomber dans le moralisme, ne pas privilégier une vision unique d’un modèle de société de manière manichéenne, comme le souligne le psychologue Ruwen Ogien, qui appelle à la réflexion autour de l’enseignement de la morale à l’école[9]. Est-il plus difficile aujourd’hui d’enseigner les valeurs républicaines ? La complexification des rapports sociaux, dans le souci du respect de la diversité semblent occulter les valeurs de vivre ensemble, et c’est dès l’école que les principes de fraternité, de laïcité sont remis en cause. En étant clair sur les méthodes, ferme sur leur application, l’Education Nationale ne doit pas faiblir devant l’étendue de sa mission, “qu’on ne peut étendre plus loin [l’éducation publique] sans blesser des droits que la puissance publique doit respecter”[10].

L’enseignement moral et civique en actes : quelles pratiques autour de ce socle commun d’apprentissages ?

L’éducation morale et civique est à la fois une discipline à part avec un programme propre et à la fois une discipline transversale, en ce qu’elle met en relation des savoirs acquis et développés dans différentes matières ; d’où la complexité soulignée par Gérard Pithon, maître de conférence en psychologie sociale, de la mise en place de dispositifs pédagogiques efficients et efficaces[11]. En effet, à l’école élémentaire, 36 heures annuelles sont réservées à l’enseignement moral et civique. Au collège, l’éducation morale et civique est couplée avec les 3 heures hebdomadaires (3 heures 30 pour la classe de troisième) d’histoire géographie, ce qui revient à peu de choses près au même quota annuel que pour l’école élémentaire[12].

Si la lettre du programme est claire malgré les controverses historiques, il suffit désormais d’avoir les moyens de l’appliquer. Dans ce cadre, quelles sont les pratiques éducatives à mettre en oeuvre ?

En premier lieu, s’agissant des acteurs, des conseils éducatifs propres à l’éducation morale et civique peuvent être repensés. Chaque début d’année scolaire, l’ensemble de la cohorte éducative d’un établissement travaille les objectifs, ainsi que les dispositifs à mettre en œuvre dans le cadre de ce programme. Enseignants, directeurs d’écoles ou principaux, administrations et élus de la collectivité, animateurs et vie scolaire, parents d’élèves, et représentants des élèves doivent réfléchir ensemble à redéfinir les principes et valeurs qui honorent la République mais également à la discipline à respecter. Comprendre ensemble de ce dont on parle, de quoi il est question, évoquer les doutes pour ôter les craintes de chacun. Cette réunion, ou séminaire, peut déboucher sur l’écriture d’une charte qui doit être respectée, mais aussi sur le développement d’outils, sur la mise en place d’actions propres, de dispositifs qui accompagneront l’établissement durant toute l’année scolaire. Ces projets d’établissements tournés autour du principe de vivre ensemble doivent être généralisés.

En second lieu, au sein de l’enseignement moral et civique à proprement dit, il faut que les professeurs aient les moyens de réaliser leur mission d’éducation. Le temps affecté à la réalisation est trop faible, et si factuellement il est difficile voire impossible d’améliorer celui-ci au vu des emplois du temps chargés des élèves et professeurs, il est possible de travailler sur la diversification pédagogique. Concrètement, il s’agit de changer de manière d’enseigner, ce qui permet à cet enseignement moral et civique de se démarquer des autres enseignements, de prendre une place globale au sein du parcours éducatif. Par exemple, Gérard Pithon, spécialiste de la conception et de l’évaluation des dispositifs pédagogiques travaille en ce sens sur l’animation de séances d’éducation morale et civique autour d’autres supports comme des planches de bandes dessinées.

De par la différenciation des méthodes, cet enseignement pourra prendre part dans chaque domaine d’apprentissage. En effet, les compétences de coopération, d’entraide, de tutorat entre les élèves peuvent être développées aussi bien dans les enseignements scientifiques que littéraires. Ainsi, en développant des outils distincts, l’enseignement moral et civique s’installe dans la classe tout au long de la semaine.

En somme, il est urgent de repenser le travail collectif à construire autour du programme chargé d’enseignement moral et civique, qui doit dépasser la simple instruction. Il doit aussi dépasser les carcans scolaires, et être développé tout au long du processus éducatif. La journée défense et citoyenneté (JDC), qui n’est aujourd’hui que concentrée sur une citoyenneté de combat, doit permettre, en ce qu’elle réunit obligatoirement toute une cohorte d’âge durant une journée, de vérifier les acquis des jeunes qui sont à la frontière entre l’enfance et la citoyenneté.

Nous devons rendre fier.e.s celles et ceux qui s’engagent au quotidien pour transmettre, pour instruire, pour éduquer, pour élever. Il est de notre devoir de leur donner les conditions pour ce faire.

Au-delà de cet enseignement, le programme d’éducation morale et civique souligne l’importance de la coéducation. Il est en effet nécessaire de travailler avec tous les acteurs éducatifs, en premier lieu autour de la relation entre l’école et la famille. C’est l’un des enjeux du Grenelle de l’éducation qui se déroulera de novembre 2020 jusqu’en février 2021 pour une évolution profonde des systèmes éducatifs et des métiers des personnels de l’Education nationale, ouvert jeudi 22 octobre par le ministre Jean-Michel Blanquer sur le mot de “reconnaissance”. Et les professeurs en ont besoin, de reconnaissance.

“C’est à elle qu’il revient de briser ce cercle, de produire cette auto-institution, d’être la matrice qui engendre en permanence des républicains pour faire la République, République préservée, république pure, république hors du temps au sein de la République réelle, l’école doit opérer ce miracle de l’engendrement par lequel l’enfant, dépouillé de toutes ses attaches pré-républicaines, va s’élever jusqu’à devenir le citoyen, sujet autonome. C’est bien une nouvelle naissance, une transsubstantiation qui opère dans l’école et par l’école, cette nouvelle Église, avec son nouveau clergé, sa nouvelle liturgie, ses nouvelles tables de la Loi.”[13]

Maïwen BLANDIN, co-directrice du pôle Éducation


[1] Salomé, Jacques. Minuscules aperçus sur la difficulté d’enseigner, Editions Albin Michel, 2004, p.43

[2] Bulletin officiel n°11 du 26 septembre 2015

[3] Bulletin officiel n°30 du 26 juillet 2018

[4] Buisson, Ferdinand, “Morale”, Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire, Édité pour la première fois en 1887, pp 613-618

[5] Buisson, Ferdinand, “Civique (instruction)”, Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire, op cit, pp 119-127

[6] Bulletin officiel spécial de décembre 2018, op cit

[7] Condorcet, Nicolas (de). Premier mémoire sur l’instruction publique, Première édition 1791, Editions Mille et une nuits, n°338, août 2002, p.45

[8] Condorcet, Nicolas (de), op cit, p.45

[9] Ogien, Ruwen. La guerre aux pauvres commences à l’école, Editions Grasset, 2013

[10] Condorcet, Nicolas (de)., op cit, p.35

[11] Pithon, Gérard. “Quelle éducation morale et civique à l’école ? Pourquoi et comment la mettre en œuvre”, Éducation et socialisation [En ligne], 46, décembre 2017

[12] Arrêtés portant sur l’organisation des enseignements des 19 mars et 9 novembre 2015

[13] Peillon, Vincent. La Révolution française n’est pas terminée, Editions du Seuil, 2008, p. 17

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