Haut-Karabakh : le GSU appelle à une diplomatie concrète

Le 27 septembre dernier, la tension est montée d’un cran dans la région du Caucase.

Au début de la journée, les forces armées de l’Azerbaïdjan se sont attaquées aux forces séparatistes arméniennes stationnées dans la région du Haut-Karabakh, majoritairement peuplée d’arméniens, au coeur de multiples conflits depuis les trente dernières années. Depuis ces incidents, la tension monte dangereusement entre les deux pays, à un point que les perspectives d’une guerre ouverte dans la région semblent se consolider au fil des jours. Pour comprendre un tel regain de tensions, il convient de revenir brièvement sur l’histoire des relations entre les deux pays sur le sujet du Nagorno-Karabakh, souvent qualifiée de poudrière du Caucase.

Les deux pays, anciennement sous le joug de la défunte Union Soviétique, ont obtenu leur indépendance en 1991. Mais avant même le démantèlement de l’URSS, le Haut-Karabakh a demandé son indépendance vis-à-vis de l’Azerbaïdjan, que ce dernier a refusé, en 1988. S’en est suivie une guerre entre les azéris, qui souhaitaient défendre l’unité de leur territoire, et les arméniens qui soutenaient alors les sécessionnistes de la région. Ce conflit dura jusqu’à 1994 au cours duquel près de 30 000 personnes, civils comme militaires, perdirent la vie.

Depuis cette date, la région est parcourue par de nombreux soubresauts, tantôt dans la région du Haut-Karabakh, tantôt à la frontière arméno-azérie.

Les échauffourés avaient d’ores et déjà débuté en avril 2016 lors de ce que l’on a appelé la “guerre des quatre jours”. Des conflits ont alors éclaté, non pas dans la zone du Haut-Karabakh, mais à la frontière entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie où les villages de Movses et Agyepar au nord-est de l’Arménie ont été la cible de tirs de mortier et d’obus. Ces premières tensions, sur fond de velléités expansionnistes, et qui se sont soldées sur la mort de plusieurs dizaines de personnes (deux camps confondus, civils et militaires), ont été annonciatrices de l’exacerbation future des tensions dans la région.

Après de violents relents en juillet 2020, ayant là aussi causé la mort de plus d’une soixantaine de personnes, nous faisons face depuis la fin du mois de septembre à une explosion des tensions, à des combats qui rappellent la violence de la guerre post-indépendance des années 1990, expliquant ainsi les craintes de la communauté internationale de voir le conflit se généraliser à un niveau régional. En ce sens, le Conseil de Sécurité de l’ONU s’est réuni en urgence le 29 septembre, appelant à un “arrêt immédiat des combats”. L’Arménie a également pris la décision le 28 de saisir la Cour Européenne des Droits de l’Homme (dont la Convention compte parmi ses signataires les deux belligérants), compétente dans la prise de mesure en urgence en cas de risque majeur immédiat[1]. Les hostilités dans le Haut-Karabakh font état actuellement d’un bilan provisoire (et

probablement très sous-estimé) de 242 morts, dont 209 soldats du Karabakh et 33 civils, les deux camps confondus. Bakou, la capitale de l’Azerbaïdjan, n’a à ce stade des conflits pas communiqué ses pertes militaires[2], mais revendique avoir tué de 2000 à 3000 soldats ennemis. Il en va de même pour Erevan, la capitale de l’Arménie, qui soutient  financièrement et militairement les séparatistes de la région.

Il convient dans le même temps de souligner l’importance des alliances géopolitiques qui se dessinent au sein du conflit avec d’une part la Russie historiquement proche de l’Arménie via l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (même si cette proximité russe semble particulièrement absente depuis le début des hostilités), et d’autre part, l’Azerbaïdjan soutenu par la Turquie (qui fut le premier pays au monde à reconnaître son indépendance suite à la dislocation de l’URSS).

La situation semble, sur fond de ces alliances, adopter une tournure différente par rapport à de “simples” affrontements entre deux États, en ce sens que la Turquie s’immisce désormais indirectement dans les agressions. Erdoğan a notamment pu envoyer des troupes de mercenaires et autres milices armées, principalement constituées de “terroristes” libyens et en particulier syriens (qui sont par ailleurs payés par Ankara), pour combattre aux côtés de l’Azerbaïdjan, ce que ce dernier ainsi que la Turquie nient. Outre l’aspect financier qui favorise l’enrôlement de ces milices, il faudrait également mettre en avant les relations qu’entretiennent la Turquie et la Syrie, principalement en ce qui concerne la révolution syrienne. Depuis ses débuts en 2011, Recep Tayyip Erdoğan n’a cessé d’affirmer son opposition à Bachar el-Assad, qu’il qualifie de “terroriste”[3], ainsi que son soutien à l’Armée Syrienne Libre – dont la grande partie des groupes s’est par la suite fondue avec l’Armée nationale syrienne, également rebelle. Via ce soutien logistique et financier, la Turquie peut ainsi compter sur la fidélité et disposer d’une certaine capacité de mobilisation de ces syriens dans le cadre de conflits régionaux dépassant les seules frontières syriennes.

Théoriquement, la Russie et la Turquie n’ont aucun intérêt à se mener une guerre indirecte, d’autant plus que ces derniers entretiennent des relations pour le moins rapprochées en ce qui concerne l’exportation de gaz russe vers la Turquie via le Bluestream. Il faut bien comprendre que la région représente un intérêt majeur en matière d’exploitation des ressources naturelles, ce qui explique cette préoccupation au-delà des seules frontières européennes et caucasiennes. En ce sens, la Russie adopte une posture “neutre” dans le conflit, et se dit “préoccupée” par la situation dans la région, tout en dénonçant les actes turcs jetant de “l’huile sur le feu”. Moscou a d’ailleurs annoncé qu’elle était prête à accueillir les pourparlers entre les deux pays pour tenter d’apaiser la situation[4].

Au demeurant, un nouvel acteur a pu se faire remarquer dans le différend, notamment pour sa vente d’armes à l’Azerbaïdjan : Israël. Ces dernières semaines, des avions ont été détectés réalisant des liaisons entre Bakou et le sud d’Israël. Les déclarations du chef d’État azéri Ilham Aliyev en 2016 faisaient notamment mention d’un contrat de 5 milliards de dollars[5] entre les deux pays en matière d’armement, de quoi établir un lien entre les activités aériennes repérées et l’utilisation notamment de drones israéliens contre les forces séparatistes arméniennes dans le Nagorno-Karabakh. Les deux pays entretiennent des liens étroits depuis de nombreuses années, notamment économiques. C’est particulièrement en matière d’énergie que les deux pays creusent leurs relations, Israël important près de 40%[6] de son gaz de l’État azéri, illustrant la puissance des intérêts que les deux pays entretiennent. Israël représente également le troisième client de l’Azerbaïdjan en matière d’exportation de pétrole[7].

De plus en plus de pays se retrouvent ainsi mêlés à ce conflit, faisant craindre un dérapage plus large et plus meurtrier cette fois-ci.

C’est dans cet objectif d’apaisement des tensions que certains organismes diplomatiques doivent jouer un rôle. C’est particulièrement le cas du groupe de Minsk (un groupe ad hoc en quelques sortes) dont font partie la Russie, les États-Unis, la France, la Turquie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan créé en 1992 dans la perspective de trouver des solutions au premier conflit post-URSS entre les deux pays du Caucase. Ce dernier a en ce sens appelé à un “cessez-le-feu” et au rétablissement de la paix.

L’Arménie a, après un premier refus des pourparlers russes, montré son ouverture à une médiation sous le parrainage du groupe de Minsk le 2 octobre. L’Azerbaïdjan souhaite de son côté le retrait total des forces arméniennes dans le but de pacifier la situation[8], ce qui ne semble pas d’actualité.

En définitive, les attaques azéries qui se sont déroulées à la fin du mois de septembre sont condamnables au plus haut point, en particulier dans cette zone géographique connue pour son instabilité “structurelle”, historique. Nous ne le répéterons jamais assez : les négociations et la diplomatie doivent revenir au centre des relations entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie dans le but de préserver la paix et de retrouver une certaine “stabilité” dans la région.

Thomas PEREZ & Alexandre CHÂTEL


[1] https://www.lemonde.fr/international/article/2020/09/28/haut-karabakh-les-combats-entre-l-armenie-et-l-azerbaidjan-ont-fait-au-moins-39-morts-en-vingt-quatre-heures_6053870_3210.html

[2] https://www.lemonde.fr/international/article/2020/10/03/haut-karabakh-les-combats-s-intensifient-entre-armeniens-et-azerbaidjanais-le-bilan-officiel-depasse-les-240-morts_6054670_3210.html

[3] https://www.lexpress.fr/actualites/1/monde/syrie-pour-erdogan-pas-de-solution-incluant-le-terroriste-assad_1971998.html

[4] https://www.lefigaro.fr/flash-actu/karabakh-moscou-propose-d-accueillir-des-pourparlers-armenie-azerbaidjan-20200930

[5] https://www.rfi.fr/fr/europe/20201001-haut-karabakh-isra%C3%ABl-partenaire-longue-date-l-azerba%C3%AFdjan

[6] https://www.lorientlejour.com/article/1117551/lamitie-atypique-entre-israel-et-une-republique-chiite.html

[7] https://www.tresor.economie.gouv.fr/Pays/AZ/le-commerce-exterieur-de-l-azerbaidjan-en-2019

[8] https://www.lemonde.fr/international/article/2020/10/03/haut-karabakh-le-dilemme-de-vladimir-poutine-dans-le-conflit-entre-l-armenie-et-l-azerbaidjan_6054612_3210.html

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